« 20 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 119-120], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8674, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 20 février 1852, vendredi matin, 8 h. ½
Bonjour mon petit homme, bonjour mon ineffable bien-aimé, bonjour. Je t’envoie toutes
les caresses de mon âme et tous les sourires de mes yeux pour te réchauffer et pour
te
réjouir ce matin car le temps est bien froid et la neige bien triste. Dors, mon pauvre
adoré, et ne te préoccupe pas des bruits qui se font autour de toi. N’écoute que mon
âme qui te parle tout bas et qui te dit toutes les plus douces choses qu’elle
sait.
Quel dommage que ton Charlot
n’ait pas songé à t’avertir plus tôt hier, tu aurais peut-être dîné avec moi. Une
autre fois il faut lui dire qu’il s’arrange de manière à te prévenir avant cinq
heures. Tu sais, mon doux adoré, que tu m’avais promis de dîner trois fois par semaine
avec moi. Cette promesse si charmante, je ne te l’ai pas réclamée jusqu’à présent
parce que je pensais que tu ne devais pas quitter ton Charles avant d’en être quitte.
Mais maintenant qu’il a noué des relations au dehors, il me semble que c’est le moment
de te faire souvenir que tu m’as positivement promis de dîner avec moi trois fois
par
semaine. J’ai d’autant moins de scrupule à demander l’exécution de cette promesse
que
cela ne te coûtera pas plus ici que dans ta table d’hôte. Seulement ta goinfrerie
en
souffrira peut-être un peu, mais mon cœur en profitera de toutes ses forces.
Toujours pas de lettre de Paris ? C’est étrange, il faudra pourtant qu’on rompe ce
silence et même qu’on l’explique d’une façon quelconque. Et cette demoiselle si
inflammable, tu ne l’as pas vue non plus ? Tu ne lui as pas répondu ? Elle ne t’a
pas
écrit ? Si cela est, tu n’as plus rien à faire maintenant car sa lettre demandait
une
réponse ou une visite immédiate. Du reste, mon bien-aimé, comme tu n’as aucune raison
de me rien cacher dans aucun cas, je suis bien tranquille et je me confie à toi depuis
pater jusqu’à amen. La preuve
c’est que je suis bien heureuse, que je te souris, que je t’aime et que je t’adore.
Mon Victor, sois heureux de mon bonheur, sois béni dans ta loyauté. Que tout ce que
tu
aimes soit heureux, que tout ce que tu désires t’arrive, c’est le vœu bien ardent
de
ta pauvre
Juliette
« 20 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 121-122], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8674, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 20 février 1852, vendredi après-midi, 2 h.
Tu ne m’as rien fait dire par Suzanne, mon
bien-aimé, ce qui me fait craindre que tu ne viennes pas avant ce soir. Ce sera bien
long mais si c’est pour ton travail ou pour ton plaisir, je me résigne et je tâche
de
m’accoutumer.
Tu as fait porter une lettre chez Mme de Brouckère. Est-ce que c’est
pour refuser le dîner de lundi ? Dans ce cas-là il faudrait écrire au mari pour lui
demander de s’entremettre dans l’affaire de l’argenterie. C’est mon idée fixe et je
ne
te laisserai tranquille que lorsque tu l’auras tirée à claire. Il faut absolument
ravoir cette argenterie ou la faire renvoyer à Paris. L’impossible, le bête, le
stupide c’est de la laisser entre les mains des gabelous1. Voilà bientôt deux mois que cette chose traîne sans
être plus avancée que le premier jour. C’est tannant, mais à qui la faute ? Mon petit
homme, un peu d’ennui est bientôt passé. Allons un peu de courage et quelques petits
mots sur le papier et tu nous délivreras de cette sciante affaire. Songe donc que
nous
pouvons être forcés de QUITTER ce pays d’un moment à l’autre. Ceci me fait penser
aux
lettres de Paris. Mon Victor, peut-être crois-tu devoir me cacher certaines
préventions qu’on a sur moi et que je trouve toutes naturelles puisqu’on ne me connaît
pas. Peut-être encore y-a-t-il d’autres exigences conditionnelles que tu veux me laisser ignorer par crainte de ma santé ou par
pitié pour ma tranquillité. Eh ! bien tu aurais tort mon adoré bien-aimé, car je ne
me
porte jamais si bien et je ne me sens jamais si confiante et plus en sécurité que
lorsque que ta franchise vient au devant de mes pressentiments. Je t’assure, mon adoré
bien-aimé, que tu peux tout me dire. Le dangereux, le cruel
serait de me cacher quoi que ce soit. Je ne me suis jamais dissimulé les
difficultésa de ta position, je
les crois très grandes, sinon insurmontables. Aussi, mon adoré bien-aimé, ta
confidence ne serait pas une révélation douloureuse pour moi mais la triste
confirmation de mes pressentiments et la preuve bien convaincante mais bien consolante
que tu ne me caches rien et que tu crois à mon dévouement comme à Dieu même.
Maintenant, mon pauvre bien-aimé, après tant de prières, de patience et d’amour si
tu
me cachais quelque chose ce serait plus qu’insenséb, ce serait coupable et sans excuse. Mais, je ne le crois pas,
car je sens mon pauvre cœur rassuré et toute mon âme qui t’aime, t’admire et t’adore
avec un tendre et pieux respect.
Juliette
1 Gabelous : douaniers.
a « difficulté ».
b « insensée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
